Article by Marc H. Choko

L
a plupart des grandes villes canadiennes comptent quelques beaux exemples de bâtiments art déco. L’édifice Aldred, le Pavillon central de l’Université de Montréal, ou le Jardin botanique à Montréal, l’hôtel Royal York, le Canada Permanent Building ou le Toronto Stock Exchange à Toronto, le Marine Building à Vancouver, et le Federal Building à Winnipeg illustrent bien l’influence très présente de ce style en architecture. Dans le domaine du mobilier, les nombreuses créations de Robert Blatter, un Suisse d’origine installé à Québec, et des Montréalais Ernest Cormier, surtout connu pour ses bâtiments, et Jean-Marie Gauvreau, formé à Paris à l’École Boulle et devenu professeur à l’École technique de Montréal, puis directeur de l’École du meuble, attestent également d’une certaine importance de l’art déco.


Mais qu’en est-il dans le domaine de l’affiche? À notre connaissance, les affiches véritablement art déco et éditées à grand tirage demeurent extrêmement rares au Canada. Bien sûr, il est toujours possi­ble que nombre de publicités de l’avant Seconde Guerre mondiale aient disparu. Je ne pense toutefois pas que ce soit le cas, du moins pas dans une grande proportion. Plusieurs explications peuvent par contre être invoquées et cumulées pour comprendre la quasi absence d’affiches art déco au Canada. D’abord, le fait qu’il n’y ait pas à cette époque de véritable école de formation à cette pratique au Canada, et donc pas de maître influent dont plusieurs classes d’affichistes auraient pu suivre les préceptes, a certainement eu un impact important. Ensuite, le processus de production dominant, dépendant de la relation entre les clients et les imprimeurs, puis les agences de publicité, faisait en sorte que les affichistes jouissaient d’une reconnaissance et d’une liberté de création bien moindre qu’en Europe. Or tant les clients que les imprimeurs et les agences, influencés par les États-Unis, favorisaient un style très narratif, illustratif, littéral. Les lignes plus simplificatrices du style art déco, en quelque sorte plus modernistes que celles du style local de l’époque, ne trouvèrent donc vraisemblablement pas de grands partisans. Enfin, peut-être, certainement, le style art déco, plutôt bourgeois et mondain, volontiers orienté vers une clientèle d’élite, était-il aussi trop sophistiqué, trop précieux et raffiné pour la majeure partie des marchés cana­diens de l’époque, et pour vanter les mérites de la plupart des produits qui leur étaient proposés. Il était donc peu susceptible d’envahir un do­maine de production de masse comme celui de l’affiche.

Nous avons toutefois pu rassembler quelques-unes des rares créations canadiennes s’inscrivant dans cette ligne graphique, auxquelles il serait possible d’ajouter certaines des affiches produites pour les expositions nationales de Toronto (Canadian National Exhibitions) durant les années 1920 et 1930.
Sans surprise, ces publicités s’adressent à des clientèles plus fortunées, ou jouent sur les stéréotypes attribués à cette classe. L’affiche de 1921 de Turini, vraisemblablement un Français d’origine italienne dont nous ne connaissons aucun détail biographique ni aucune autre pièce, est en fait un collage composé de morceaux directement empruntés à des publicités de mode et d’automobile. Antérieure à l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris en 1925, qui donnera son nom au style art déco, elle en présente l’essentiel de l’esprit et, avec rigidité, certains des aspects graphiques. Le projet de 1928 par Omer Parent est lui directement inspiré du travail des Français Robert Bonfils, celui-là même qui réalisa l’affiche de l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs, et Georges Lepape, et du Suisse Charles Loupot et constitue certainement le véritable exemple art déco. Omer Parent, originaire de Québec, venait de compléter un stage prolongé en France et en rapportait l’essentiel de son inspiration créatrice qu’il utilisa finalement dans l’univers de la décoration intérieure. Nous ne croyons cependant pas que cette maquette ait été éditée. La publicité pour Philip Morris, anonyme et datant de 1937, représente quant à elle un exemple très minimaliste de l’approche art déco, aucun élément décoratif ne venant cette fois agrémenter la composition. Enfin, l’affiche de 1928 pour le Canadien Pacifique, également anonyme, est moins typée. Si le bâtiment et l’habillement des personnages sont tout à fait représentatifs de l’époque, le traitement graphique général demeure très conventionnel.

Ainsi, malgré ces quelques exemples, à ce jour, nous ne pouvons malheureusement toujours citer aucun affichiste art déco ayant oeuvré au Canada. Il faudrait sans doute se tourner vers d’autres domaines de création graphique, comme par exemple le livre et les brochures de spectacles, pour ajouter quelques pièces intéressantes à ces rares créations.

Marc H. Choko est professeur dans l’Ecole de design, Université du Québec à Montréal et auteur de Les affiches du Canadien Pacifique (2004).

Image: Montreal Motor Show, 1921
Turini
Affiche sérigraphique
Archives nationales du Canada, C145204