Article by René Villeneuve

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Le 7 décembre 2015, la communauté des arts décoratifs canadiens était fébrile car ce soir-là, une pièce capitale était offerte aux enchères chez Waddington’s, à Toronto. Le lot 248 décrivait A Canadian Treasure : Laurent Amiot’s Soup Tureen with the Arms of the Hertel de Rouville Family (Fig. 1), illustré en couverture du catalogue de vente. Reproduite et commentée à maintes reprises au cours du XXe siècle, cette terrine n’avait pas été vue depuis 1959, alors qu’elle était exposée à Vancouver. Il est aisé de saisir l’enthousiasme qu’un tel événement a suscité.

L’artiste
Fils de l’aubergiste Jean Amiot et de Marie- Louise Chrestien, Laurent Amiot nait à Québec en 1764. Il enreprend selon toute vraisemblance son apprentissage dans l’atelier où travaille son frère ainé, Jean-Nicolas — lui-même formé par Joseph Schindler — autour de 1778, en présumant qu’il débute vers l’âge de 14 ans. Puis survient un fait extraordinaire : le jeune Amiot se rend à Paris parfaire sa formation professionnelle durant cinq ans. Aucun orfèvre natif du pays n’avait encore bénéficié d’une telle opportunité. Sa famille défraye sans doute les frais de déplacement et de séjour mais le Séminaire de Québec sert d’intermédiaire afin d’organiser et superviser la formation, comme il l’avait fait peu auparavant pour le sculpteur, peintre et architecte François Baillairgé. Parti depuis 1782, le jeune orfèvre revient dans sa ville natale au printemps 1787, maîtrisant l’art de la composition, détenant une technique solide, au fait des dernières tendances stylistiques dans la capitale française et porteur d’une excellente lettre de recommandation. Il ouvre son atelier au milieu de la rue de la Montagne, inaugurant une pratique féconde qui allait courir sur plus de cinq décennies.

Amiot gagne rapidement l’appui des fabriques paroissiales, qui constituent une clientèle essentielle à la poursuite de sa carrière au pays. Exécutée dès 1788, la Lampe de sanctuaire de l’église de Repentigny demeure une oeuvre somptueuse, aux lignes pures et au décor classique, qui s’écarte de la manière archaïque de ses devanciers et indique la voie qu’il entend suivre dans la création d’objets commandés pour la célébration du culte. Sa volonté ferme de renouveler les formes et les décors des pièces destinées à l’Église nous a valu un portefeuille de dessins sans équivalent chez les autres orfèvres canadiens du XIXe siècle. Reconnaissant son talent, les classes aisées de la société emboitent promptement le pas, et lui témoignent aussi leur confiance et leur soutien. L’Aiguière couverte (Fig. 2) bien connue constitue une autre pièce d’exception, conçue et réalisées au cours de la décennie suivant son retour de Paris, et fait partie des incontournables de l’art canadien.

Une oeuvre d’exception
En 1794, année où il livre à la fabrique de Cap-Santé son magnifique Bénitier portatif, Laurent Amiot termine aussi la Terrine de la famille Hertel de Rouville, commandée par ce mécène éclairé qu’est le seigneur et homme politique Jean-Baptiste Melchior Hertel de Rouville. En effet, quelques années plus tard, il fait aussi réaliser son portrait – assorti à celui de son épouse – par William Berczy, aujourd’hui conservés au Musée McCord d’histoire canadienne. La terrine est un récipient destiné à présenter sur la table à manger les potages, c’est-à-dire les préparations de viandes et de légumes cuits ensemble dans un pot. Du point de vue formel, celle d’Amiot est en filiation avec diverses terrines classiques exécutées alors qu’il se trouvait à Paris, dont il propose une interprétation unique, personnelle; le sculpteur François Baillairgé réalise tous les modèles nécessaires pour la fonte. Reposant sur quatre pieds à boule et à griffes inspirés par le rococo britannique, le corps ovale et renflé est muni d’un couvercle convexe. Les deux anses latérales moulurées et feuillagées placées aux extrémités sont dessinées de manière asymétrique, parti qui dynamise la composition et assure leur caractère ergonomique. Des festons de feuilles de laurier naturalistes repoussées et ciselées dans la masse ceinturent la panse; soucieux d’accentuer le volume, Amiot donne de petits coups de ciselet à la périphérie des motifs, puis amati certaines. Un élément des armoiries de la famille – la herse d’or, sa devise et les initiales du commanditaire sont gravées au centre du côté (Fig. 1). La gorge du couvercle présente quatre longs panneaux de bandes amaties, séparées par autant de rosaces de feuilles d’acanthe. Au centre, une terrasse formée de quatre grandes feuilles d’acanthe en relief, disposées en croix, porte la prise en fruit grenu, en métal fondu. Alliant les traditions française et britannique, forme et décor constituent un moment unique de l’évolution de l’art au pays. Cette terrine nous est parvenue dans un très bon état de conservation compte tenu de son âge et de sa fonction. L’examen confirme qu’elle n’a subi ni réparation ni polissage mécanique. La surface offre une patine qui est le fruit de plus de deux siècles d’usage civilisé.

Il existe deux autres terrines canadiennes. La plus ancienne est de Jacques Varin, dit Lapistole, et propriété des prêtres de Saint- Sulpice, à Montréal. Il s’agit d’une composition lourde, dont le couvercle a été refait par Robert Cruickshank. L’année suivant la réalisation de la nôtre — soit en 1795, Laurent Amiot en réalise une seconde – dont on ne connait rien de l’historique, aujourd’hui dans la collection du Musée Royal de l’Ontario (Fig. 4). Reprenant le parti formel de la Terrine de la famille Hertel de Rouville — et de taille comparable — elle s’en distingue toutefois dans le détail. Ses anses ne sont plus d’argent mais de bois sculpté, assujetties au corps à l’aide de douilles massives, qui alourdissent l’effet d’ensemble. Aussi, les festons de feuilles de laurier forment des chutes de feuillages sous les agrafes, qui descendent vers les pieds et densifient la composition.

La terrine commandée par le seigneur Hertel de Rouville est transmise dans la famille jusqu’au début du XXe siècle; le juge et collectionneur montréalais Louis-François George Baby l’acquiert autour de 1905, et elle demeure en possession de ses descendants jusqu’au soir de la vente historique. À ce moment, le Musée des beaux-arts du Canada en fait l’acquisition. Cette réalisation exceptionnelle est venue enrichir la collection nationale, où elle rejoint d’autres chefs-d‘oeuvre. À l’évidence, il s’agit du type de récipient qui permet le mieux d’évoquer le degré de raffinement atteint par l’art épulaire en Occident dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et ce jusque sur nos rives. La Terrine de la famille Hertel de Rouville constitue l’un des manifestes les plus éclatants du développement de l’orfèvrerie au pays, un jalon incontournable de l’histoire de l’art au Canada. Elle pourra être admirée à compter de juin 2017, lors de l’ouverture des nouvelles salles d’art canadien et d’art autochtone du MBAC. Elle sera parmi les vedettes de l’exposition Laurent Amiot maître orfèvre canadien, qui sera inaugurée à Ottawa en mai 2018.

René Villeneuve est Conservateur associé à l’art canadien ancien au Musée des beaux-arts du Canada.