Article by Jean-Pierre Hardy

L
‘essentiel des écrits sur l’art en Nouvelle-France laisse à penser que le beau est l’apanage des plus fortunés seulement. De fait, la plupart des objets qui ont traversé les âges et que l’on a qualifiés d’art ancien par la suite, appartenaient à des membres de l’élite. Sans doute est-ce pour cette raison que l’on connaît assez bien aujourd’hui les principaux éléments décoratifs qui ornaient les murs des habitations des notables en Nouvelle-France. Peintures, gravures, estampes, cartes géographiques, tapisseries, miroirs encadrés et boiseries comptent, en effet, parmi les objets que seuls les plus riches des marchands, des officiers militaires, des nobles et des fonctionnaires pouvaient se procurer.

Cette conception a eu pour conséquence d’occulter le fait que les habitants de la Nouvelle-France étaient également en contact quasi quotidien avec le beau. Ce dernier se présentait sous différentes formes. Pensons seulement à l’architecture des édifices conventuels ou de certaines maisons bourgeoises, aux armoiries royales chapeautant les portes de la ville de Québec, ou aux enseignes des boutiques de commerçants et d’artisans qui attirent le regard tout en agrémentant le paysage visuel. Il existait évidemment bien d’autres manifestations esthétiques dont jouissait l’ensemble de la population, mais bien peu d’entre elles ont résisté à l’usure du temps. Ainsi en est-il du faste des vêtements lors de processions organisées à l’occasion d’une fête religieuse ou d’un bal donné par l’intendant, des décorations de toutes sortes, tels drapeaux, bannières et banderoles qui accompagnent l’arrivée en grande pompe en rade de Québec d’un dignitaire français ou étranger.

Retenons toutefois que les expressions artistiques les
plus fréquentes et les plus grandioses ont un caractère
religieux. En effet, l’église catholique a été, sous le
régime français et même au-delà, à la fois inspiratrice et
commanditaire de nombreuses oeuvres. Ses temples, les
églises, sont en effet le lieu par
excellence de manifestations artistiques
dont la variété, la quantité et la beauté
n’ont pas leur pareil dans aucun autre
endroit de la colonie. À peu près toutes
les formes d’art y trouvent leur place:
peinture, sculpture, ébénisterie,
argenterie, dorure, broderie, dentellerie.
Quiconque pénètre dans une de ces
églises, par conviction religieuse, par
convention sociale ou simplement pour
y chercher un moment de solitude ou
de recueillement, ne peut manquer de
s’ébahir devant le faste qui s’y déploie.

Ici une chaire merveilleusement ouvrée
par un sculpteur reconnu des siens,
là un simple ex-voto dont la facture
naïve n’échappe à personne, là encore
un vase sacré en vermeil, ostensoir,
calice ou ciboire.

La ville, évidemment, est le théâtre de la majorité de
ces expressions artistiques, mais le monde rural n’en est
pas dépourvu pour autant, grâce notamment à un clergé
omniprésent qui s’est fait un devoir de construire des
églises ou de petites chapelles dans toutes ses paroisses.
Les contemporains sont unanimes sur le faste des
églises et ils sont tous surpris de rencontrer autant de
splendeurs dans celles des petits villages de quelques
centaines d’habitants seulement, comme Saint-François,
situé sur la rive sud du fleuve, en face de Trois-Rivières. À
son sujet, l’ingénieur français Louis Franquet, mandaté
par le roi pour évaluer les fortifications de la colonie en
1752, affirme «qu’il y a peu de cathédrales en France qui
ait autant d’argenterie et de si beaux ornements».1

Certains lieux de culte recèlent tant de trésors qu’ils
font l’envie des ecclésiastiques
français. Tel est le cas de la petite
chapelle de Sainte-Anne-du-Petit-
Cap (aujourd’hui Sainte-Anne-de-
Beaupré), érigée en 1658 afin
d’honorer la sainte pour la
protection accordée aux
navigateurs qui ont réussi à
remonter le golfe Saint-Laurent
sans accident, la navigation dans le
golfe étant plus périlleuse que la
traversée de l’Atlantique. Le jeune
prêtre Joseph Navières, qui en
assure la cure de 1734 à 1740, n’en
tarit pas d’éloges. Mon église,
raconte-t-il, «est une des plus belles
et mieux ornées du Canada. Les
églises paroissiales de campagne en
France ne sont pas comparables à
celle du pays que j’habite. J’ai plus
de 12 ornements différents pour la messe, tous propres
et beaux; les linges soit sacrés, soit aubes et surplis, sont
presque sans nombre; les vases sacrés, riches et d’argent
doré, le soleil (l’ostensoir) grand et d’un bel ouvrage,
l’église vaste, ornée de tableaux donnés par des voeux
qu’ont fait plusieurs bâtiments (navires) dans les dangers
qu’ils ont essuyés dans les voyages du Canada. Le maître
autel est d’une architecture rare, et le retable l’emporte
pour la richesse et la magnificence sur tout ce que
j’ai vu». 2

Bien que toute petite, la chapelle n’en est pas moins
achalandée une bonne partie de l’année. Elle est un lieu
de pèlerinage depuis longtemps déjà, autant pour les
Amérindiens que pour les Blancs, et les fidèles
parcourent parfois «de 5 à 6 cent lieues pour accomplir
leurs voeux».3 Le curé mentionne même qu’il lui faut
parfois entendre les confessions pendant quatre heures
sans arrêt. C’est dire la fréquence des contacts que la
population entretient, toute classe confondue – presque
tout le monde fréquente l’église -, avec le beau sous
différentes formes.

Parmi la série d’ornements signalée par le curé de
Sainte-Anne, nombreux sont ceux qui ont surmonté les
affres du temps et qui sont parvenus jusqu’à nos jours.
Les parements en font partie, ces éléments de décor qui
servent à couvrir le devant des autels. Ils sont présents
aussi bien à la ville qu’à la campagne: plusieurs viennent
d’abord de France, dons de bienfaiteurs et
d’établissements religieux de la métropole, d’autres sont
l’oeuvre d’artistes d’ici, bien souvent le produit de
l’atelier des Ursulines de Québec. Un bel exemple est le
Parement d’autel dit de l’Éducation de la Vierge, attribué
à Marie de l’Incarnation elle-même, la fondatrice des
Ursulines de Québec, qui excellait aussi dans la peinture
et la dorure. L’oeuvre reflète bien la vocation de
l’institution qui vise à instruire et éduquer dans la
religion jeunes filles, blanches et amérindiennes: le
médaillon représente sainte Anne portant le costume
des ursulines, enseignant à la Vierge vêtue d’une
tunique rouge, comme en portaient les Amérindiennes
qui fréquentaient leur école.4

Avec leur atelier de travaux manuels, les Ursulines
sont sans doute les principales ouvrières de
l’ornementation des églises, mais elles ne sont pas les
seules. D’autres communautés mettent également leurs
multiples talents au service de Dieu. Parmi celles-ci, les
hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Québec se distinguent
particulièrement par la confection de vêtements
sacerdotaux. À cet effet, elles font régulièrement venir
de France des tissus de toutes sortes parmi lesquels de la
dentelle d’Alençon pour les aubes de qualité et de la
«dentelle du Havre pour des aubes communes».5
Dans le domaine de l’orfèvrerie, un objet digne de
mention est l’ostensoir en vermeil appelé «Soleil des
Trois-Rivières» (1663-64), conservé par le Conseil de la
nation huronne-wendate de Wendake à Notre-Dame de
Lorette, près de Québec. L’ostensoir est un réceptacle
destiné à contenir en son centre l’hostie consacrée.

Certes, toutes les églises en possèdent un et la plupart
sont resplendissants, mais celui-ci se distingue d’abord
par son âge – il est le plus ancien que l’on connaisse au
Canada -, ensuite par son histoire. Don de bienfaiteurs
parisiens, il était destiné à la mission de Trois-Rivières,
d’où son nom, mais il aurait plutôt été utilisé à la
mission huronne de Notre-Dame-de-Lorette (Wendake)
par les jésuites. Cette mission, fondée par le jésuite
Pierre Chaumonot (1611–1693), accueillait les réfugiés
hurons dont le pays avait été ravagé par la guerre et les
épidémies vers le milieu du 17e siècle. Soucieux de bien
faire comprendre leur message, ceux-ci associaient en
effet cet ostensoir au soleil, considéré par les
Amérindiens comme la source de vie.

Enfin, l’ex-voto, qui relève davantage de l’art
populaire, est une représentation visuelle – un tableau
ou objet quelconque, béquille, prothèse, pièce d’épave,
etc. – exécutée à la suite d’un voeu ou en remerciement
d’une faveur obtenue par l’intermédiaire d’un saint ou
d’une sainte. Il est presque toujours l’oeuvre d’un
amateur et, la plupart du temps, de la personne dont le
voeu a été exaucé. On l’expose généralement dans un
lieu sacré ou vénéré, en l’occurrence dans les églises. Un
bel exemple de ce genre pictural est l’ex-voto des trois
naufragés de Lévis qui raconte l’histoire de cinq jeunes
personnes dont l’embarcation a chaviré en traversant le
fleuve, entraînant deux jeunes filles dans la mort. Les
miraculés, qui ont invoqué l’intercession de sainte Anne,
ont voulu la remercier en exécutant ou en faisant
exécuter ce tableau. Ils l’ont déposé à la chapelle de
Sainte-Anne-de-Beaupré où il est toujours conservé.6 De
nombreux autres ex-voto sont encore exposés dans les
églises du Québec, la plupart de facture simple comme
celui-ci, et d’un réalisme naïf qui était voulu par les
bénéficiaires afin que l’intercesseur, bien souvent sainte
Anne à qui on voue en Nouvelle-France une vénération
toute spéciale, saisisse bien tout l’aspect dramatique de
la situation.

Les églises ne sont pas les seuls refuges où le beau à
caractère religieux se donne à voir à la population. Les
missions des jésuites et des récollets regorgent d’images
saintes, de médailles et de bagues en laiton doré à
l’effigie des saints, des saintes ou de la sainte famille,
dont certaines sont d’une beauté remarquable; tous ces
objets circulent également dans la colonie. À la croisée
des chemins de campagne, nombreuses sont les croix
exhibant les instruments ayant servi à la crucifixion de
Jésus, et les habitants ont l’habitude de s’y arrêter le
temps d’une prière. Enfin, dans les cimetières, à la ville
comme à la campagne, s’élèvent des monuments
funéraires dont l’esthétisme est parfois très raffiné.

Jean-Pierre Hardy est Conservateur au Musée canadien des
civilisations, Gatineau.

Abstract
The notion that objects of artistic interest were
accessible to only the well-to-do in New France during
the ancien régime ignores the aesthetic of the everyday
available to the population at large in the architecture of
churches and convents or the royal arms over the gates
of the city of Quebec, the trade signs of merchants and
artisans, the ceremonial decorations related to religious
processions and civic ceremonies.

The grandest and most frequent expressions of the
aesthetic, however, were to be found in the interiors of
churches: embroidery (page 16), vestments, cabinetwork,
gilding, paintings, sculpture and objects of silver
(page 17). Even country chapels and churches were often
sumptuously furnished with ex-votos (page 18), images
and statues of saints and the Holy Family (page 19).

1 Louis Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada en 1752-1753,
Toronto, Canadiana House, 1968, p. 177.
2 Joseph Navières, « Un voyage à la Nouvelle-France sous Louis
XV (1734) », par Ludovic Drapeyron, Revue de Géographie,
Tome X, janvier–juin 1882, p. 104.
3 Ibid.
4 Christine Turgeon, Le fil de l’art. Les broderies des ursulines de
Québec, Québec, Musée du Québec et Musée des ursulines de
Québec, 2002, p.94 et 145. On consultera avec profit cet
ouvrage remarquable sur les broderies effectuées par les
Ursulines de Québec.
5 « Lettres de Mère Marie Andrée Duplessis de Sainte-Hélène,
supérieure des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Québec »,
Nova Francia, 1930, vol. 5, no 2, p. 92 et vol. 5, no 6, p.363.
6 Voir au sujet des ex-voto, Pierre Berthiaume et Émile Lizé,
Foi et légendes. La peinture votive au Québec (1666-1945), Montréal,
VLB Éditeur, 1991.

Image: Parement d’autel dit de l’éducation de la Vierge par sainte Anne, vers 1650,
Musée des Ursulines de Québec, collection du Monastère des Ursulines de Québec