Article by Paul Bourassa

G
illes Beaugrand (Montréal, 1906 – Laval, 2005) est diplômé de l’École des beaux-arts de Montréal, en 1928. Boursier de la Province, il étudie la ferronnerie d’art durant trois ans en France. Il passe la première année à l’atelier d’Edgar Brandt (1880-1960) qui comportait plus de 300 employés, dont une cinquantaine d’élèves apprentis, la deuxième année chez Adalbert Szabo (1877-1961), dont l’atelier est composé d’une quinzaine d’employés, puis la troisième année chez Richard Desvallières (1893-1962) en banlieue de Paris.


C’est formé dans cette tradition séculaire du métier et de la petite industrie, encouragée ici par les Jean-Marie Gauvreau, Pierre-Aimé Normandeau et cie,que Gilles Beaugrand revient au Québec en 1931. Toutefois, il se retrouve dans un pays qui vit durement les lendemains de la crise économique. Il ne pratiquera son métier de ferronnier que quatre ou cinq ans, transformant graduellement, puis définitivement, son atelier en boutique d’orfèvre. C’est à ce titre qu’on le reconnaît surtout aujourd’hui. Il a oeuvré sur la rue de L’Épée à Montréal jusqu’à la fin des années 1980 puis au sein de la firme Desmarais, Robitaille jusqu’à l’aube de ses 90 ans.

Au moment de ses études en France, Beaugrand fut en contact avec tout le courant Art déco qui déferle sur la France dans la foulée de l’Exposition des Arts Décoratifs de 1925. La ferronnerie d’art connaît alors une renaissance sans précédent et Beaugrand est au centre des deux écoles de pensée qui dominent la discipline. Un critique d’Art et décoration écrivait en 1921: «nos ferronniers d’art ont une grande diversité de tempérament. Aux deux extrêmes se situent Edgar Brandt et Richard Desvallières. Le premier se joue de la difficulté avec virtuosité. Il transforme le fer en un matériau tellement subtil et plastique qu’il en fait ce qu’il veut… à l’autre bout, les travaux de Desvallières sont pleins de grâce tout en laissant au fer ses qualités innées de force et de rudesse». Henri Clouzot, dans «La ferronnerie moderne» a l’exposition internationale des arts décoratifs 1925, notait pour sa part : «Aujourd’hui – l’Exposition de 1925 l’a clairement mis en lumière – notre grande école de ferronnerie moderne obéit à deux courants. D’une part le petit groupe de ceux qui, comme Szabo, tirent du labeur humain et du feu de la forge l’exécution intégrale de leurs ouvrages. De l’autre ceux qui, comme Brandt, font appel aux procédés nouveaux que la science met au service de l’industrie, à la presse, au marteau pilon, à la soudure autogène.»

Durant les années 1930-1940, il existe peu de ferronniers
actifs au Québec. La carrière de Paul Beau est
en déclin, mais la Petite forge des frères Lebrun à Trois-Rivières et L’Atelier Au Vulcain, propriété de Charles
Martin également situé à Trois-Rivières sont en pleine
activité. L’atelier des frères Lebrun est davantage connu,
Jean-Marie Gauvreau en fait la promotion dans son ouvrage
Artisans du Québec (1940). Le décorateur Henri Beaulac
y travailla à la fin des années 1930. Pour ce qui est de
Charles Martin, nous le connaissons ici surtout pour avoir
réalisé les ouvrages de ferronnerie du Musée national
des beaux-arts du Québec, rampes, balustrades et contreportes.
Quant à Gilles Beaugrand, on sait qu’il a fourni des
ouvrages à quelques églises, notamment la lampe de sanctuaire
de la cathédrale de Valleyfield, les lustres de l’église
Notre-Dame de Montréal, une table de communion pour
l’église Saint-Germain à Outremont. Il aurait également
réalisé des travaux pour des particuliers, notamment une
grande table de salle à manger pour Émile Vaillancourt.
Une console conçue par Paul-Émile Borduas, alors professeur
à l’École du Meuble, et dont le piètement de métal a
été réalisé par Beaugrand, fut présentée en 1989 lors de
l’exposition École du Meuble 1930-1950. La décoration intérieure et
les arts décoratifs à Montréal.
En 1995, Monsieur Beaugrand faisait don au Musée
national des beaux-arts du Québec de deux pièces de ferronnerie
qu’il avait conservées pour son usage personnel,
une lampe torchère et des appuie-livres, réalisés vers
1933-1934, selon ses dires. De conception simple, ces objets
montrent la prédilection de l’artiste pour un travail qui
met en valeur les propriétés du matériau. Le recours aux
volutes, les traces de martelage, l’utilisation de rivets rattachent
ces objets au travail de Szabo ou de Desvallières
plutôt qu’à celui d’Edgar Brandt. Beaugrand se réclame
d’ailleurs des artisans du Moyen-âge, louant la qualité et
la simplicité de leur travail de même que leur constant
respect du matériau. C’est «par la connaissance de la
matière qu’il met en oeuvre, [que l’artiste] saura donner
à son travail par l’empreinte de sa volonté une apparence
expressive et belle. Mais lorsqu’il néglige de donner à la
matière les formes qui lui sont propres et que, pour montrer
son habileté manuelle, il entreprend de forger des roses, des pommes de pin, et les feuillages les plus compliqués
en ayant soin de copier la nature dans ses plus
fins détails, il cesse d’être artiste.» 1
Depuis l’année 2000, le Musée national des beauxarts
du Québec avait également le privilège d’exposer
un service à thé et à café de Gilles Beaugrand dans ses
salles permanentes. En 2007, la fille de l’artiste consentait
à s’en départir et les pièces font dorénavant partie
de la collection du musée. Ce service est une oeuvre
exceptionnelle, car l’artiste semble n’avoir réalisé que
peu de pièces domestiques, la plupart pour son usage
personnel à la fin des années 1930 ou au début des années
1940. Pourtant, Jean-Marie Gauvreau, dans son livre
Artisans du Québec, parle d’une production diversifiée :
«L’art de Gilles Beaugrand, qui participa à l’exposition de
l’Île Sainte-Hélène [première exposition d’artisanat tenue
en 1939 dans les casernes militaires, aujourd’hui musée
Stewart], a été pour la plupart des visiteurs une révélation.
[…]. Voir les feuilles d’argent transformées en objets
du culte, en plats somptueux, en élégantes bonbonnières,
sertis de pierres de chez nous, en bijoux aux compositions
simples et attrayantes, voilà autant de manifestations qui
ont fait toucher du doigt que l’artisanat ne serait pas dans
notre province un vain mot ni une chimère.» En 1951, le
service à thé et à café est reproduit, sans son plateau, dans
un article de Julien Déziel consacré à Gilles Beaugrand à la
faveur du premier numéro d’Arts et pensées.
Cet ensemble se rattache à l’esthétique Art déco,
particulièrement par le fait du contraste formel entre
la pureté du galbe des récipients et l’angularité des poignées.
Ces caractéristiques de même que le fini poli de
la surface tranchent avec l’esthétique Arts and Crafts
des services d’un Carl Poul Petersen, par exemple (une
cafetière/thermos en argent de Beaugrand conservée
au Musée des beaux-arts de Montréal se rattache davantage
à cette tendance), et sont d’une grande modernité
par rapport aux pièces produites au Canada à la même
période, entre autres, par la firme d’Henry Birks. Le service
de Gilles Beaugrand est un exemple remarquable
d’orfèvrerie domestique moderne réalisée au Québec
dans les années d’après-guerre. Il faudra attendre la
décennie 50 et l’arrivée d’un Georges Delrue, notamment,
pour voir d’autres pièces d’importance dans ce domaine.
Paul Bourassa est Conservateur aux expositions et responsable du
développement des secteurs architecture, arts décoratifs, design et
métiers d’art, Musée national des beaux-arts du Québec.

A graduate of the Ecole des beaux-arts de Montréal in 1928, Gilles Beaugrand pursued his studies in France as an artisan in
forged iron for three years before returning to Quebec in 1931 during the Great Depression. After four or five years, however,
he turned to silversmithing, a trade he practised thereafter until his early nineties. Art Deco was the rage in those first years
in France and work in iron underwent a renaissance of interest in ornamental forms by master craftsmen. Back in Quebec
Beaugrand belonged to a small number of artisans in the thirties, among them Henri Beaulac and Charles Martin, who did
pieces for institutions and commissions for private clients. In 1995 he gave two pieces of forged iron made about 1933-1934 to
the Musée national des beaux-arts. Proclaiming his fidelity to the artisans of the Middle Ages Beaugrand was attached to the
quality, simplicity and respect for forms appropriate to the material without which, according to him, the maker is no longer
an artist. Working in silver after the initial years Beaugrand’s pieces still had Art Deco esthetics of line and angularity of great
modernity during the post-war years, unlike much of the silver produced by companies such as Henry Birks.
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Image: Appuie-livres, c.1934
Gilles Beaugrand
Fer forge, 17.5 X 15.5 X10.5 cm
Musée national des beaux-arts du Québec, don de l’artiste (95.38)